L’étymologie du mot travail est-elle tripalium ?

L’étymologie du mot travail est communément fixée au terme latin tripalium qui désigne un instrument utilisé dans la maréchalerie pour immobiliser les chevaux capricieux au moyen de trois pieux afin de pouvoir les ferrer.

Un problème se pose pour tout latiniste qui se respecte: cette étymologie n’a aucun sens et ne colle à aucune réalité sémantique. Elle est, du reste, assez récente dans les dictionnaires Latin – Français comme le Gaffiot ou encore les précis d’étymologie (Michel & Cie).

Dans cet article, mettons nous en quête de l’étymologie du mot travail. Quelle est donc l’étymologie du mot travail ?

Pour commencer, penchons-nous sur l’étymologie admise: tripalium.
Le terme tripalium remonte au Ier siècle av. J.-C. et se forme à partir de deux termes: tres (qui signifie trois, et devient tri), et palis (qui signifie pieu).
Cet instrument utilisé par les maréchaux-ferrants est utilisé par extension par les romains pour punir les esclaves. C’est à ce moment que le tripalium prend sa connotation d’instrument de torture.

Afin de discréditer l’étymologie de travail (ou du verbe travailler) issue du latin trepalium/tripalium, analysons le mot travail dans les différentes langues. En espagnol, travailler se s’écrit trabajar; en portugais, travailler s’écrit trabalhar; en italien, il s’agit de travagliare; quant à l’anglais, des occurrences travail et travel existent. La provenance du terme travail en français fait également référence à la maréchalerie: travail est une “machine de maréchal”.

Décortiquons maintenant le mot tripalium et pointons son manque de correspondance avec son évolution vers le supposé terme de travail à travers deux points notoires:

  • Le mot tripalium ne permet pas d’être assimilé au a de la première syllabe du mot travail en français, trabajo en espagnol ou encore trabalho en portugais, car il ne contient pas de a. 
  • Le p de tripalium est la lettre initiale de palis (le second mot qui forme tripalium), ce mot existe dans toutes les langues romanes et garde sa signification étymologique de “pieu”. Il est donc impensable étymologiquement que le p initial de palis se soit transformé selon les langues en v ou en b. Rappelons qu’en latin, un b devient un v lorsqu’il est placé entre deux voyelles. Il semble dès lors incohérent qu’une évolution similaire (de p à v ou à b) se soit produite simultanément en Europe, dans des langues différentes.

Si l’on dépasse la récupération marxiste du terme, les linguistes ne sont pas d’accord entre eux sur l’origine étymologique du mot travail. Il s’agit d’un véritable querelle qui anime les étymologistes depuis le XVIIème siècle et les travaux d’Antoine Furetière qui associe travail à une “prison de charpente où on enferme un cheval” à un instrument de torture pour “autrefois donner la question”. Émile Littré voit aussi, au milieu du XIXème siècle, le premier sens de travail dans des “machines plus ou moins compliquées à l’aide desquelles on assujettit les grands animaux, soit pour les ferrer, quand ils sont méchants, soit pour pratiquer sur eux des opérations chirurgicales”.

D’autres hypothèses sont avancées pour trouver une base étymologique au mot travail, au XXème siècle. Walther von Wartburg, lexicologue suisse et Oscar Bloch, lexicographe et linguiste français, proposent une altération du mot trevail, lui-même dérivé du terme tref, qui veut dire poutre. Le linguiste Pierre Guirbaud propose un croisement entre tripalium (la machine à ferrer), trabes (poutre), et trabicula qui veut dire petite poutre.

A travers les différentes définitions et travaux de linguistes, au cours des siècles, se dévoile donc de manière de plus en plus précise l’idée d’une poutre, issue du terme latin trabs qui désigne à l’origine la poutre principale d’une tente ou d’une charpente.

Sam Zylberberg

4 réflexions au sujet de “L’étymologie du mot travail est-elle tripalium ?”

  1. Bonjour,
    On trouve sur Internet un article de Franck Lebas qui va tout à fait dans votre sens en ce qui concerne la critique de l’étymologie tortionnaire du travail.
    On ne trouve pas à ma connaissance de référence à cette étymologie chez Marx. S’il critique le travail comme aliénation, cela reste historiquement déterminé : dans sa réalité sociale, le travail est certes lié à une forme de soumission mais ce lien n’a rien d’essentiel puisqu’au terme de la lutte des classes, et après la phase de socialisme autoritaire, chacun doit pouvoir choisir le travail qui lui convient. Autrement dit ce n’est pas par nature que le travail est souffrance mais en raison de certaines conditions sociales et économiques qui ne sont pas vouées à durer éternellement. Marx reste sur ce point hegelien : le travail est certes d’abord la marque de la domination de classes comme la noblesse ou la bourgeoisie, mais c’est ensuite la condition même de la libération du prolétariat.
    Il demeure qu’il y a dans la pensée judéo-chrétienne une notion de pénibilité fondamentale liée au travail puisque c’est la punition infligée à l’homme pour avoir goûté du fruit défendu dans le jardin d’Eden. Aussi, je ne sais si le mot “labor” en latin avait pour signification la dimension laborieuse ou pénible que nous y voyons, mais l’influence chrétienne a sans doute joué dans ce sens. Ce serait donc plutôt le marxisme qui revalorise le travail en en faisant la condition d’unification et d’émancipation du prolétariat.
    Quoiqu’il en soit chez les chrétiens comme chez les marxistes, le travail n’est pas à proprement parler une torture. Sa pénibilité peut déboucher sur un résultat positif pour le travailleur ou la travailleuse, y compris celle qui donne naissance : c’est l’oeuvre, l’ouvrage ou au moins le résultat.

    Pour revenir à cette question d’étymologie, il est suggéré dans l’article de Lebas que le terme français de travail aurait un rapport avec le morphème val et sa variante bal, qu’on trouve dans dévaler, avaler, val, se balader, balayer… Un lien avec l’anglais travel pourrait alors être envisagé : aller de part en part, d’ici à là.
    Il me semble alors qu’on pourrait envisager le lien avec traverser. On aurait alors la notion de “percer de part en part” ou de “se frayer un passage” qui pourrait permettre de comprendre la spécificité de la notion de “travail d’enfant” qu’on employait au moyen âge, plutôt que travail de la mère. “Travaler” au sens de travailler au moyen âge pourrait alors signifier non pas souffrir pour souffrir quelque chose “permettre à l’âme et à ses idées de se frayer un chemin dans le monde matériel pour y faire naître des oeuvres, le plus souvent dans la douleur”, qu’en pensez vous ?

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  2. Bonjour Sam,

    c’est toujours un plaisir de vous lire et d’apprendre en votre savante compagnie.
    Mais du coup, est-ce ainsi que se termine votre explication détaillée sur l’étymologie du travail ? Ce serait donc contre toute attente une poutre ?
    Je vous avoue que je reste sur ma faim n’ayant pas compris d’où venait ce mot travail.

    J’ai le sentiment que votre article en appelle un deuxième afin que vite, nous soyons fixés sur l’origine de cette torture quotidienne.

    Bien à vous et bravo à vous et à votre équipe pour ces splendides articles documentés mais jamais trop longs.

    Olivier

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    • Bonjour Olivier, eh oui… l’étymologie est parfois un peu frustrante…

      Retenons néanmoins que cette enquête m’a permis de déplacer le prisme du mot travail, de “tre/tripalium” vers “trabes” et “trabicula”, ce qui est une petite avancée en soi. Il y a clairement un rapport à la poutre, mais le mot d’origine n’est pas celui de l’instrument de torture !

      L’enquête suit son cours !

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      • Ha ha merci Sam :-)

        D’abord merci pour cette certitude que travail ne vient pas de torture. Désormais je me rends plus serein à mon travail chaque matin.

        Le charme d’une langue vient peut-être, en partie, de l’impossibilité à figer son évolution au cours des siècles ce qui en fait un jeu de piste sacrément compliqué.

        Je vous remercie pour tout ce que vous faites et qui contribue à nous faire passer de la sombre ignorance à une connaissance éclairée.

        Bien à vous, Olivier

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